Théâtre 95

Le monde dans lequel nous vivons est traversé par de considérables mutations qui bouleversent nos vies alors que dans le même temps une crise économique, écologique, sociale, morale et culturelle déchire nos sociétés depuis le début de ce siècle en laissant sur le bord de la route de plus en plus de monde.

Dans ces moments cruciaux de l’histoire, il est capital que la puissance publique et que chaque citoyen continuent de défendre et de croire en la vie artistique et culturelle de la cité, car elle est porteuse de sens, d’intelligence, de poésie, de démocratie, elle modifie incontestablement notre rapport au réel et notre relation à autrui, elle exprime sous une forme ou sous une autre tous les autres possibles qui rendraient plus humaine la société des hommes.

Malheureusement ici et là, des lieux et des projets sont menacés. Certains ont déjà disparu, d’autres voient leurs moyens amputés ou sont contestés dans leur légitimité. Ce sont autant de coups portés à la liberté d’expression des citoyens, des spectateurs et des artistes qui se trouvent ainsi censurés dans leurs légitimes aspirations.

Une société, une cité, une civilisation qui renonce ou s’éloigne de l’art et de la pensée, au nom du pragmatisme économique ou du divertissement consumériste généralisé est une société qui renonce au patrimoine de demain c’est-à-dire à la création d’aujourd’hui, elle renonce de fait à s’interroger sur sa destinée et à porter un regard plus juste sur notre monde. Cette société, alors, oublie par là même de se construire un avenir car elle ne dit plus rien d’essentiel ni aux autres ni à elle-même.

Notre théâtre, aux côtés des autres lieux d’art et d’éducation artistique implantés à Cergy-Pontoise et dans le Val-d’Oise, se fait chaque saison l’interprète, le reflet, l’illustrateur de ces questions majeures et des perspectives et espoirs qu’elles suscitent avec toujours le souci de parler à tous les habitants du territoire, quels que soient leurs origines, leur âge ou leurs conditions sociales.

Nous sommes avec vous, convaincus que l’art et la culture sont les meilleurs viatiques pour traverser les fluctuations et les tempêtes politiques, sociales et culturelles présentes et celles qui s’annoncent.

Cette notion de « résistance » sera d’ailleurs très présente tout au long de notre prochaine saison tant chez David Ayala avec Le vent se lève et sa critique radicale de l’aliénation capitaliste que chez Marion Aubert et ses pièces de résistance, ou encore chez le cinéaste Stéphane Brizé avec son film La Loi du marché parmi beaucoup d’autres belles surprises que nous vous invitons à découvrir nombreux.

Dans cet éditorial de saison, que nous voulons grave parce que la situation l’est véritablement, nous souhaitons d’abord alerter notre public, et bien sûr nos tutelles (qui vous et nous représentent), en associant à cette mobilisation nos camarades artistes et tous les travailleurs de la culture au sens large du terme sur l’indispensable convocation des intelligences, des énergies, et des moyens humains nécessaires pour que vive et perdure un vrai service public du théâtre, de l’art et de la culture.

En un mot, tout mettre en oeuvre pour faire souffler le vent de la pensée et celui de la poésie, continuer à tisser des liens citoyens et fraternels dans nos villes et dans nos vies, ne serait-ce que pour échapper quelques heures à l’aliénation du divertissement populiste qui envahit aujourd’hui la plupart de nos espaces de vie.

Nous le savons, ce constat et ces perspectives, cher public, vous les partagez avec nous depuis longtemps. Alors ensemble, l’heure est venue de s’engager, de se mobiliser pour défendre ces lieux d’art et de culture de plus en plus fragilisés. Ces lieux qui vous appartiennent d’abord en
qualité de citoyens mais aussi de contribuables, aux côtés de ceux à qui nous déléguons nos pouvoirs dans cette démocratie qui nous est si chère mais aujourd’hui de plus en plus menacée, par les dérives tant démagogiques qu’ultralibérales, afin de permettre ainsi aux femmes et aux hommes de rester debout pour continuer à inventer demain.

 

Joël Dragutin