Théâtre 95

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Portraits : L’Estivante & La Spectatrice

texte et mise en scène de Joël Dragutin 

mardi 20, mercredi 21 et vendredi 23 mai à 20h30, jeudi 22 mai à 19h

 

Deux impromptus, deux adresses au public, deux récréations dans les langues de communication de notre époque. Deux portraits de femmes, deux consommatrices de la culture, de l’espace et du temps, prisonnières de leurs représentations symboliques contemporaines.

La Spectatrice, créée en 2006, connaît un grand succès public lors de chacune de ses reprises. Elégant et ironique clin d’œil au public des salles de théâtre, des festivals, et des événements culturels en général. Quand la société du spectacle métamorphose spectaculairement le spectacle lui-même, la Spectatrice se libère…

L’Estivante, créée cette saison, poursuit ainsi le projet de Joël Dragutin, de composer une série de « miniatures ». L’Estivante est une héroïne « hype » dans l’air de notre temps : une femme en quête d’émotions fortes dans l’espace spectaculaire de la société globalisée. Il nous propose une nouvelle variation autour du tourisme, qui consomme le monde et son histoire, jusqu’à paraître devenir l’abîme de tous les mythes.

 

avec Stéphanie Lanier

 

La presse en parle : La Terrasse // Autour de Montparnasse // Pariscope // Froggy’s delight

La spectatrice...

Elle voyage, globe-trotte, excursionne, randonne, admire, flâne, explore, déguste, découvre, s’émerveille…
Elle a déjà « à son actif » un safari-photo au Kenya, un trekking au Népal, un city-trip à Londres, un stage de yoga en Californie, un festival de musique sacrée à La Chaise- Dieu, le tour des villes impériales japonaises, une croisière-conférences « grandes civilisations de l’Antiquité».

Elle s’est laissée tenter par une semaine gas- tronomique le long de la route des vins de Bourgogne, elle a expérimenté un séjour de tourisme durable en Namibie et repéré un circuit «châteaux et cyclotourisme» dans la vallée de la Loire, elle s’est offert un week- end shopping et spas à Florence, avant de se décider pour une cure de remise en forme et une chirurgie plastique mammaire dans un vieux palace de Budapest.

Elle s’entraîne à l’utilisation des épices dans la cuisine ayurvédique en Inde, elle participe à un atelier sur la reforestation amazonienne à Manaus, avant de goûter aux charmes des nuits étoilées sous une yourte avec d’authentiques nomades dans l’Atlas, mais ressent par ailleurs le besoin de témoigner sur les lieux de mémoire qui ont marqué l’histoire polonaise, puis part se recueillir et rechercher la vraie sagesse dans une retraite monastique en attendant de s’échapper pour assouvir une libido cougar sur les plages cubaines.

Elle a « fait » Bali, la Grèce, la Thaïlande, le Brésil, le Périgord noir, Avignon, Vienne, New York…Le menu de la consommation des espaces et du temps sur notre planète tombée sous l’empire de la société du tourisme est ab- solument infini. Au début du XXIe siècle, le tourisme a ab- sorbé et saturé toute l’histoire humaine, la terre entière, et toutes les pratiques sociales et culturelles imaginables. De loisir, il est devenu une pratique existen- tielle qui donne du sens à la vie d’occidentaux gavés, stressés et désorientés, et donne du travail et des revenus, non seulement aux populations des pays émergents, mais de plus en plus à celles des pays désindustrialisés et démotivés, comme ceux de l’Europe du Sud, dont la France. Et les voyages «équitables» ou «humanitaires ne dérogent pas à cette dynamique de consommation.

Paradoxalement, cette quête d’aventure, de dépaysement dans de nouveaux espaces à découvrir contribue à leur destruction. Nature et culture sont progressivement aménagées, préfabriquées et standardisées pour garantir le succès de ce tourisme de masse, exportation de l’idéologie occidentale du «développement et de la croissance illimités».

Tourisme culturel, écologiste, humanitaire, sexuel, gastronomique, historique, médical, sportif, religieux, industriel, scientifique… la liste est impossible à compléter tant le tourisme se love désormais dans l’ensemble des activités humaines. Le dernier homme, la dernière femme seront à n’en pas douter les derniers touristes… Joël Dragutin nous livre là l’instantané d’une « vacancière » d’aujourd’hui, égarée dans l’immensité de la grande vacance du consommable.

Valérie Battaglia

L'estivante

Soudain, nous assistons à son lever et à sa prise de parole. Elle, toujours assise, toujours silencieuse, toujours anonyme, se retrouve maintenant debout, en pleine lumière, dans une des travées du théâtre. La voici en scène, investie des mots du théâtre. Et cette femme, qui brûle du désir de l’art et qui maîtrise brillamment une langue chauffée à blanc par l’attente du plaisir esthétique, que nous dit-elle?

Que le désir ne donne plus signe de vie, que le désir déserte les scènes et aussi les salles, que les signes du désir s’évaporent dans un murmure inaudible.

Avec l’humour provocateur et la tendresse humaniste, qui sont la griffe de son écriture libertaire et vivifiante, Joël Dragutin dresse ici le portrait de cette femme d’aujourd’hui, de cette spectatrice éponyme. Plutôt intelligente, plutôt raffinée, en quête de sensations rares, elle combat pour discerner encore, sous un clinquant et luxueux « packaging », le produit culturel courant de l’authentique chef-d’œuvre. Elle s’aventure ainsi, (dés)enchantée, dans l’immense galerie des glaces de l’art et de la culture, elle se sent perdre pied dans le vertige de la consommation effrénée, en proie au pire des cauchemars: non, elle ne pousse pas un caddie en folie! Oui, elle a bien le programme entre ses mains et at- tend son ami dans le hall du théâtre… ! Que reste-t-il du théâtre dans nos vies satu- rées d’images, toujours plus médiatisées et surexposées ? Cet espace civilisé, où le désir de l’altérité et de la séduction des symboles triomphent de la violence et de la brutalité, peut-il encore exister?

Courageuse, naïve et obstinée, la Spectatrice ne se résigne pourtant pas à l’illu- soire, au factice et à la standardisation de la production artistique. Elle veut continuer malgré tout à rechercher et à éprouver des sensations inédites. Et si la confusion qu’elle exprime nous fait sourire, son désir, allumé et encore vivace, nous réconcilie avec nous-mêmes.