Théâtre 95

lunejaune

Lune jaune, la ballade de Leila et Lee

de David Greig
mise en scène de Baptiste Guiton 

jeudi 20 mars à 19h
vendredi 21 et samedi 22 mars à 20h30

 

Lune Jaune est la rencontre improbable entre Leila la silencieuse et Stag-Lee le mauvais garçon, deux adolescents rejetés et stigmatisés, à l’existence fragile. 

 

Lee vit seul avec sa mère Jenni, depuis que son père est parti quand il avait cinq ans, lui laissant pour seul souvenir une casquette. Lee rêve de faire fortune grâce au crime, de devenir, tiens, pourquoi pas le premier mac d’Inverkeithing ? Leila est «une bonne petite», mais son corps l’encombre, une jeune fille qui ne se sent exister que lorsqu’elle se passe une lame de rasoir sur le corps en rêvant aux célé- brités de la presse people. Quant à Billy, le beau-père de Lee, il aimerait offrir une bague à Jenni. Un mauvais départ, une erreur, un meurtre, et voilà Lee fuyant en plein hiver dans les collines hostiles, à la re- cherche de son père. Accompagné de Leila la silencieuse, ils sont recueillis par Frank le garde-chasse. Trois êtres perdus qui passent à ça de se trouver. Ou qui se trouvent… Et se perdent.

Leila et Lee, deux destins réunis

Leila est un personnage entre souffrance de la chair et quête spirituelle qui s’acharne à exister, à sortir d’elle-même. Lee, inconséquent et impulsif, ressasse le passé d’un abandon paternel. Il est celui qu’on exclut, qu’on bannit. Tous deux ne sont nulle part. Dès lors, leur rencontre féconde le projet d’un territoire commun, d’une renaissance. Lune Jaune est une mémoire, morcelée, l’élaboration d’un mythe intime dont la restitution se fait par le biais de multiples procédés narratifs : ce théâtre s’empare de la forme romanesque, du polar, du poème, de la chanson de geste, du slam, de la ballade enfin. Ce mélange des registres démultiplie les points de vue et confère à l’œuvre une dimension tragi-comique. Il s’agit moins de tout comprendre que de tout reconnaître.

Une scène comme un terrain de jeu

Baptiste Guiton installe ses comédiens dans un espace homogène et escarpé, une tourbe blonde au sol que l’on peut modeler à souhait, et dont on extirpe les nécessités du plateau (table, biche, banc costumes etc.). Un espace scénique tel un bac à sable, dans lequel l’enfance sédi- ment ses jeux, utilisé ici comme principe inhérent à toute théâtralité : les enfants passent plus de temps à définir les règles, à organiser leur relation et leur terrain de jeu qu’à jouer, en définitive.

 

avec Émilie Chertier, Grégoire Isvarine, Jérôme Quintard et Tiphaine Rabaud Fournier
avec le musicien Sébastien Quencez
traduction Dominique Hollier dramaturgie Adrien Cornaggia scénographe Damien Schahmaneche costumes Gaëlle Viémont
lumière Arianna Thöni régie générale et son Clément-Marie Mathieu administration AugurArt
production Le Théâtre Exalté / avec le soutien du TNP, Villeurbanne, du Théâtre 95
L’auteur est représenté dans les pays de langue française par l’Agence MCR, Marie Cécile Renauld, Paris, en accord avec Casarotto Ramsay, London. 

 

Interview de Baptiste Guiton

Pourquoi avoir choisi de mettre en scène Lune Jaune, la Ballade de Leila et Lee de David Greig ?
Baptiste Guiton : J’ai découvert Lune Jaune dans la perspective d’une réalisa- tion radiophonique pour France Culture. Ému par l’histoire de Leila et Lee, figures adolescentes et précaires que l’on peut re- trouver notamment dans les films de Ken Loach, j’ai été immédiatement saisi par le traitement de la question identitaire : où va-t-on quand on ne sait pas d’où l’on vient ? Personne n’est à sa place dans cette histoire, et on ne fait de place pour per- sonne – situation passionnante à mettre en scène au demeurant. Lune Jaune fait la lumière sur ces oubliés, adolescents violents ou mutiques, parents dépassés ou carrément absents. Ce sont des bouts de littérature juxtaposés : Oreste tuant son beau-père, Hamlet s’interrogeant sur le fait d’être ou de n’être pas, Ophélie se laissant couler sous les eaux. C’est un texte d’une richesse inouïe, mêlant l’ordi- naire et le mythe, le profane et le sacré, la culture et la nature.

Dans le texte de David Greig, on per- çoit une tension saisissante entre une interrogation profonde sur le réel, le monde âpre et dur, puis une sorte de poésie étrange qui s’immisce par la forme du texte et à travers certaines situations. Comment vous situez-vous, en tant que metteur en scène, par rap- port à cette dualité?

David Greig est manifestement un au- teur de théâtre très concerné par le pla- teau, par les possibilités d’écriture au plateau de ses textes. Les ellipses par exemple sont traitées par l’auteur, nul be- soin d’user d’artifices ou de nouveautés technologiques pour passer d’une scène à une autre. La langue, servie par une traduction brillante, est poétique, inci- sive et franche ; c’est l’apanage des grands textes de lier le réel et la fiction poétique sans complaisance. C’est pourquoi nous avons souhaité prendre notre temps pour sertir ce texte, en en faisant une première lecture publique puis une mise en espace pour enfin en proposer la création. Il fallait travailler minutieusement avec les acteurs, ne pas sombrer dans un réalisme télévisuel, éviter l’écueil de l’oratorio, cla- rifier les situations et laisser le verbe agir.

Comment parvient-on à se saisir au théâtre et sur scène des problématiques de la marginalité et de la condition sociale, telles qu’elles sont abordées dans le texte de David Greig ?

J’aurais tendance à penser que c’est là une des fonctions premières du théâtre. Cela étant dit, le terme « ballade » est à définir, il est utilisé dans l’univers de la musique populaire rock pour désigner un mor- ceau calme et doux dans lequel la ou les voix sont accompagnée(s) d’instruments acoustiques. Il ne s’agit pas d’un docu-fic- tion sur la marginalité, mais d’un poème, d’une longue chanson, d’un concert presque, comme si Jeff Buckley et Léo- nard Cohen s’étaient passé le mot pour nous parler de deux gosses aussi détes- tables qu’attachants.

Avec votre compagnie Le Théâtre Exalté, vous accordez énormément de place à la composition musicale dans vos spectacles. Quelle place occupe la mu- sique dans votre processus de création autour de Lune Jaune ?

Je crois que, à chaque étape de ma vie, une musique, un album m’a accompa- gné. La musique est une madeleine, il suffit de l’écouter et des souvenirs jaillissent. Composer pour le théâtre, c’est donner à la représentation un souvenir commun. Pour Lune Jaune, Sébastien Quencez a arrangé des musiques des an- nées 80, citées dans le texte, et en a com- posé d’autres, la Ballade de Leila et Lee par exemple. Le théâtre est verbe, essentielle- ment, l’acteur en est le sanctuaire, il me semble cependant que les mots ne suf- fisent pas toujours, il faut convoquer le silence, et la musique comme liant. Je ne comprends pas toutes les langues, mais je peux entendre toutes les musiques.