Théâtre 95

Visuel - Les Présidentes

Les Présidentes

de Werner Schwab
mise en scène de Yordan Goldwaser 

mardi 6 et mercredi 7 mai à 20h30

 

Ce sont des gens qui croient tout savoir, et veulent décider de tout. Je viens moi-même d’une famille de Présidentes.
Werner Schwab

 

Maturée durant une retraite de près de dix ans dans une région reculée de l’Autriche, la première pièce de Werner Schwab pose les bases de son écriture et esquisse les motifs récurrents de son œuvre à venir. Appropriation singulière et sans a priori des codes du théâtre, LES PRESIDENTES annonce de façon saisissante la naissance d’un dramaturge dont l’œuvre fulgurante interroge les équilibres d’une société qui ne sait plus comment questionner son héritage. Les personnages de Schwab, tantôt victimes tantôt bourreaux, essayent tant bien que mal d’exprimer leurs désirs -à défaut de les voir éclore- dans un monde qui enseigne le refoulement comme pis-aller, la violence et le rapport de force comme issue. Mais dans leur hasardeuse trajectoire, ils découvriront un temps particulier, qui est celui de tous les possibles, un temps fantasmé, certes, mais qui n’en agit pas moins sur eux, un temps de la représentation.

 
Premier tableau : trois femmes, Erna, Grete, et Marie sont réunies pour la retransmission d’une messe papale. Erna parle de faire des économies, de son fils mécréant, Herrmann. Grete parle de sa fille Hannelore, émigrée à l’autre bout du monde et de son substitut canin, Lydie. Marie, elle, ne parle pas beaucoup pour le moment. À l’occasion elle évoque avec fierté son don pour déboucher les toilettes à mains nues.
 
Second tableau, plus tard dans la nuit : l’espace a pris un air de fête foraine, une bouteille a été débouchée. Tour à tour les Présidentes prennent la parole et comme mues par des visions, convoquent leurs rêves et leurs espoirs abdiqués. Le temps d’une nuit, elles oublient leur solitude, pour s’abandonner à un long poème polyphonique, fruit de leurs désirs et de leurs fantasmes.

 

De Werner Schwab, traduction de Mike Sens et Michael Bugdahn

L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté.
Mise en scène Yordan Goldwaser
Conseiller artistique Barthélémy Meridjen
Scénographie Lucie Gautrain  Création lumière Robin Fresson  Création sonore Pierre-Mathieu Hébert
Avec Pauline Huruguen, Jeanne Lepers, Tamaïti Torlasco
Avec la participation du Théâtre 95, de la Comédie Poitou-Charentes-Centre dramatique national et le soutien du JTN

 

La presse en parle...

libérationLa nuit de la Saint-Sylvestre 1993, Werner Schwab se coucha ivre mort et le resta. Ainsi s’achevait, à 35 ans, la vie d’un dramaturge autrichien dont la réputa- tion n’a fait que croître depuis. Les pièces de Schwab ne font pas dans la dentelle. Scatologie et pornographie sont les deux mamelles d’une écriture-chasse d’eau, où l’Autriche et ses habitants tiennent le rôle du tas de merde. À côté, Thomas Bernhard passerait presque pour un optimiste à l’eau de rose et Fassbinder pour un jeune homme BCBG. On ne voit guère que Jelinek, pour la littérature, et Hanecke, pour le cinéma, qui puissent s’aligner.

René Solis, Libération

Interview de Yordan Goldwaser

Yordan Goldwaser a choisi trois angles d’attaque pour la mise en scène de ce texte décapant : le langage, l’idiotie, l’uto- pie. Le langage comme objet et outil de domination, comme instrument de sublimation du réel lorsque celui-ci ne peut plus masquer l’horreur. L’idiotie, qui comme dans Dostoïevski, est l’autre nom de la vérité insupportable qui appelle au sacrifice le plus violent. L’utopie, comme envers de la dénonciation d’un ordre so- cial qui produit inéluctablement ces Pré- sidentes maléfiques et grotesques.

Pourquoi monter Schwab aujourd’hui ?

Yordan Goldwaser : Parce que, derrière une tradition déjà établie, qui ferait de Schwab le pape d’un théâtre grotesque, héritier à la fois du vaudeville et de la farce populaire, se cache une matière ex- trêmement riche et complexe, pour peu que l’on se donne les moyens d’y regarder de plus près.

La structure de la pièce, en dépit même des déclarations provocatrices de l’auteur, repose sur une architecture d’une extrême précision.

Récurer des toilettes peut être un acte de foi, l’éducation d’un animal de compa- gnie, une raison d’être. C’est dans ce sens que nous entamerons le travail. Donner aux désirs des personnages de la pièce le même crédit qu’à ceux qui nous meuvent. Pour essayer d’ausculter avec préci- sion les mécanismes de leurs expressions, les systèmes de défense qui les protègent. C’est pourquoi, pour rompre avec une certaine tradition schwabienne, nous ex- tirperons les protagonistes du carcan dans lequel l’auteur lui-même les a engoncés. Pas de vieilles bigotes à la retraite, issues d’un terreau provincial et petit-bourgeois, mais des personnages indéfinis, sans âge, et sans appartenance sociale, pour que les enjeux de la pièce puissent être lus sans la distance que provoque le grotesque. Mais plus profondément encore nous serons amenés à entendre cette œuvre comme une mise en garde face à l’abdi- cation de nos rêves, de nos désirs fon- damentaux. Une remise en question de notre capacité à les faire vivre et fructifier dans un monde régi par la concurrence, avec comme seul contrôle, celui des règles d’une société dont nous ne maîtrisons pas l’évolution.

Schwab nous pose ainsi à nouveau la question de notre capacité à vivre en- semble, en bonne intelligence, et nous offre avec Les Présidentes un espace de ré- flexion à l’échelle d’une microsociété. Un espace que nous voulons habiter, avec le plus d’acuité possible.

Ce projet concerne la pièce de Schwab, mais il est aussi, à notre échelle, un moyen de créer une zone éphémère d’ex- périmentation de notre capacité à nous entendre, nous comprendre, et à faire co- habiter nos désirs. La scène finale, qui voit les trois femmes assister elles mêmes à la représentation des Présidentes, nous pousse à questionner notre capacité d’identification à la scène, pour que le théâtre que nous voulons ne soit pas qu’une parenthèse, le temps d’une représentation, mais plutôt une invitation à l’engagement, une pierre sur laquelle pourront s’ériger nos utopies.